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4 octobre 2012 4 04 /10 /octobre /2012 20:01


La volte-face surprenante d’un dictateur foncièrement  antisémite et antisioniste.

Le 15 mai 1947, le monde occidental s’éveille surpris par le discours pro sioniste inattendu d’Andrei Gromyko la veille à l’ONU. « Pendant la dernière guerre, le peuple juif a subi des peines et des souffrances exceptionnelles… Un grand nombre des Juifs survivants en Europe ont été privés de leur pays, de leur foyer et de leurs moyens d’existence… 

Le fait qu’aucun pays occidental n’ait été en mesure de défendre les droits les plus élémentaires du peuple juif… explique l’aspiration des Juifs à établir leur propre Etat. Il serait injuste de ne pas le prendre en considération et de refuser ce droit au peuple juif…»

Pour le Ministre des Affaires étrangères de l’URSS, une solution équitable serait de reconnaître les  « intérêts légitimes » des Arabes et des Juifs en Palestine. Si un seul Etat ne peut être mis en place, un Etat binational aurait sa préférence, sinon il propose la partition. Gromyko conclut que comme grande puissance l’URSS est prête « à assumer ses responsabilités » dans le futur de la Palestine.[1]

La presse juive réagit avec enthousiasme. Pour Abba Eban, futur représentant israélien à l’ONU, « une telle prise de position constitue pour nous une aubaine inouïe… L’Union soviétique est maintenant la seule puissance à soutenir notre cause ».[2]  Le 13 octobre, l’URSS confirme sa politique recommandant la partition de la Palestine. 

Il faut « donner le droit d’autodétermination aux centaines de milliers d’Arabes et de Juifs vivant en Palestine ».[3] Ce soutien inconditionnel de Moscou a été déterminant dans le vote de l‘Assemblée générale de l’ONU, qui adopte le 29 novembre un plan de partition ouvrant la voie à la naissance de l’Etat d’Israël. La Grande-Bretagne s’est abstenue et les Etats-Unis ont longuement hésité.

Ce changement radical de cap de Staline, un antisioniste virulent, s’est effectué au grand désarroi des Arabes. Ils s’étaient habitués à une politique de soutien de l’URSS destinée à déstabiliser les Anglo-Saxons au Proche Orient. Les Occidentaux étaient conscients du danger. Les Arabes devaient être ménagés pour contenir la pénétration de l’URSS dans la région. 

Se trouvant entre deux océans et trois continents, le Proche-Orient est une base stratégique décisive pour les Occidentaux. Les équilibres mondiaux seraient remis en cause si l’URSS mettait la main sur la veine jugulaire de l’Occident en contrôlant le flot de pétrole du Proche-Orient.

Une note britannique souligne « l’importance vitale pour la Grande-Bretagne et l’Empire britannique des ressources pétrolifères dans cette région ». D’ici 1950, « le centre de gravité de la production passera de la Perse aux pays arabes, l’Arabie Saoudite, le Bahreïn, le Koweit et l’Irak devenant les principaux producteurs ».[4]

A Washington on estime que le Proche-Orient représente à la fin des années quarante les deux tiers des réserves mondiales d’un pétrole facilement accessible et bon marché. Pour le ministre de la Défense, les Etats-Unis ont besoin de l’accès à ce pétrole, la production nationale devenant insuffisante. Le ministère des Affaires étrangères est plus concerné par la réaction des Arabes que par la souffrance des Juifs.[5]

On peut se demander pourquoi, en 1944 et 1945, les Russes ont renvoyé en Pologne 250 000 Juifs polonais qu’ils avaient déportés en 1940 et 1941 en Asie centrale. Des travailleurs « forcés » dont ils ont besoin après les saignées humaines catastrophiques de la guerre.

Sir Alan Cunningham, haut commissaire britannique en Palestine, n’est pas dupe. L’URSS facilite le départ des Juifs, non parce qu’ils soutiennent la cause sioniste, mais pour « saper l’influence britannique et mettre dans l’embarras le gouvernement de Sa Majesté ».[6] L’URSS sait que ces Polonais ne resteront pas en Pologne. 

Un Polonais rapatrié s’en explique : « La Pologne n’était plus qu’une station intermédiaire, un pays de transfert (vers la Palestine). Après Auschwitz, il n’y avait même pas de tombes décentes pour nous retenir. »[7]


La volte-face de Staline a rendu possible l’établissement de l’Etat d’Israël. Il va dans les mois qui suivent aller plus loin et assurer la victoire du nouvel état sur les armées arabes qui l’envahissent. L’URSS est le premier pays à reconnaître de jure l’Etat d’Israël. Dès le 15 mai 1948 les Russes condamnent l’intervention des armées arabes et prennent la défense d’Israël. [8] 

Ils autorisent la Tchécoslovaquie à livrer des armes à Israël qu’ils refusent aux Arabes. Des armes essentielles, comme le reconnaît Ben Gourion en déclarant en 1968 : « Je n’ai aucun doute. Les armes tchèques constituèrent l’aide la plus importante que nous ayons obtenue. Elles nous ont sauvés et je doute fort que, sans elles, nous aurions pu survivre les premiers mois. »[9]

Staline a cru qu’en abandonnant sa politique pro arabe, il allait pouvoir implanter un Etat juif communiste à Jérusalem qui serait une tête de pont pour assurer son contrôle sur le Proche Orient. N’est-ce pas grâce à lui que la décision de partition de l’ONU a permis la création de l’Etat d’Israël ? N’a-t-il pas assuré la survie du nouvel Etat pendant les premiers mois de son existence. Il ne touchera pas les dividendes de son engagement. Il ne sera pas payé en retour.

Les pionniers juifs de Palestine, les survivants de la Shoah qui arrivent sont socialistes en grand nombre mais pas communistes. Pour la Grande encyclopédie soviétique de 1945, le sionisme n’est-il pas «  l’idéal de la bourgeoisie juive réactionnaire, dont le but est de détourner, comme l’avait déjà fait observer Lénine, ses ouvriers de la lutte des classes, de la révolution et du socialisme. …

La Révolution d’octobre a totalement liquidé le sionisme en assurant aux masses juives la liberté et la possibilité de construire le socialisme. »[10]

La plus importante communauté sioniste du monde se trouve aux Etats-Unis. C’est là que les Juifs du nouvel Etat retrouvent leurs affinités. Sans oublier que les engagements de financement que prennent les Américains sont autrement plus convaincants que la « soviétisation » dont certains Juifs ont déjà fait l’expérience.

Staline a perdu la partie et retourne à ses vieux démons antisémites. Le 21 septembre 1948, le célèbre écrivain Illia Ehrenbourg explique aux  1 900 000 Juifs russes que le vote de l’URSS en faveur de l’établissement d’Israël n’annonce pas de changements dans la position des Juifs en tant que citoyens soviétiques et leur devoir envers l’Etat. 

Le destin d’Israël dépend du capital anglo-américain et sa classe dirigeante consiste en des gens « enclins à trahir les intérêts nationaux au bénéfice du dollar ».[11] Moscou refuse de laisser émigrer les Juifs russes. La répression ne se fait pas attendre. Nombre d’étudiants, d’écrivains, d’artistes, de membres du parti et de hauts fonctionnaires juifs disparaissent dans des goulags.[12]

Ce revirement brutal de politique s’étend aux nouvelles « Républiques populaires et démocratiques » d’Europe de l’Est. Les Juifs relativement nombreux qui se trouvent dans les instances des partis communistes et participent aux différents gouvernements sont éliminés. 

Tout ce qui a été reconstruit par les communautés juives locales est systématiquement détruit, précipitant les Juifs dans la plus grande pauvreté. Ils ont payé la déconvenue de Staline. Il avait espéré que l’appui déterminant qu’il avait apporté dans la création et la survie de l’état d’Israël lui permettrait d’en faire une autre « République populaire et démocratique » à ses ordres.

Marc-André Chargueraud

« 50 autres idées reçues sur la Shoah »

[1] LEVIN Nora, The Jews in the Soviet Union since 1917 : Paradox of survival, New York University Press, New York, 1988, p. 273.

[2] RUCKER Laurent, Staline, Israël et les Juifs, Presses Universitaires de France,  Paris, 2001, p. 101.

[3] LEVIN, op. cit. p. 474.

[4] GILBERT Martin, Exile and Return: The Struggle for a Jewish Homeland, Lippincott, Philadelphia, 1978, p. 298.

[5] SNETSINGER John, Truman, the Jewish Vote and the Creation of Israel, Basingstoke, New Hampshire, 1999, p. 7.

[6] ZERTAL Edith, Des rescapés pour un Etat. La politique sioniste d’immigration clandestine en Palestine, 1943-1948, Calman-Lévy, Paris,  2000, p. 112.

[7] GAY Ruth, Safe among Germans. Liberated Jews after Worldwar II, Yale University Press, New Haven, 2002, p. 52.

[8] KOCHAN Lionel, éd. Les Juifs en Union Soviétique depuis 1917, Calman-Lévy, Paris, 1971, p. 162. La délégation américaine à l’ONU présente le 30 mars 1948 une résolution demandant « aux organisations armées juives et arabes de Palestine de cesser immédiatement leurs actes de violence ». Gromyko la critique, la jugeant « inéquitable et injuste » pour les Juifs et dépose un amendement exigeant « le retrait immédiat de tous les groupements armés qui ont envahi la Palestine du dehors » (les armées arabes).

[9] RUCKER, op. cit. p. 124, 125, 132.

[10] LENEMAN Leo, La tragédie des Juifs en URSS, Desclée de Brouwer, Paris, 1959, p. 240.

[11] CANG Joel, The Silent Millions : A History of the Jews in Soviet Russia, Taplinger, New York, 1970, p. 101

[12] Ibid, p. 103.

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Published by catger - dans TOUT SUR ISRAEL
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