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1 août 2010 7 01 /08 /août /2010 11:29
Facebook, c’est 15 millions de Français occupés à peaufiner leur bon profil. Sur leur mur, photos, statuts et messages en tout genre dessinent un autoportrait plus ou moins fidèle. Car ce que l’on choisit de publier ou de cacher révèle en filigrane notre moi idéal. Dans la famille Facebook, les tribus se livrent mais ne se ressemblent pas.

Paru le 31.07.2010 , par Valérie de Saint-Pierre

 

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Autrefois, on faisait le mur pour s’échapper. Aujourd’hui, on construit le sien ! Mais avec plein de petits trous de serrure qui permettent à autrui de jeter un œil à l’intérieur. Le mur, cette page Facebook en forme de dazibao qui nous présente au monde et à la Toile, fait désormais partie du vocabulaire contemporain. Et est devenu un formidable révélateur des individus, un peu comme les Polaroid de jadis finissaient par révéler une image nette. Ce que l’on choisit de montrer (ou de cacher) sur sa page d’accueil en dit long sur le personnage, le moi idéal que l’on souhaite mettre en scène. « L’identité numérique est moins dévoilement que projection de soi », note Dominique Cardon, sociologue au lab’Orange, outil de réflexion de l’opérateur sur les nouvelles technologies de communication. Choix des photos comme des infos du profil, contenu des albums, paramètres de confidentialité – je donne un accès à la terre entière ou juste à mes amis ? –, nombre et fréquence de recrutement de ces derniers… Le fameux mur ouvre autant de portes sur nos ego. Alors vous, êtes-vous un peu, beaucoup, passionnément ou pas du tout exhibitionniste ? De la génération des « parents ou des transparents » (1) ? Soucieuse d’intimité ou maniant déjà à merveille l’« extimité » ? À quelle tribu, vous, comme vos proches ou vos enfants, appartenez-vous ? Passage en revue des principales familles Facebook du moment.

(1) Célèbre formule de Josh Freed, éditorialiste canadien.

 

Les pipolos 2.0

 

C’est le bataillon toujours plus fourni des pros de la mise en scène de soi. Facebook est leur baguette magique. Les photos du profil sont hyperglamour (option starlette) ou décalées, mais très jolies quand même (option arty). Les kilomètres d’images des albums (dont les plus récents ont six heures) complètent le personnage esquissé. Elles racontent inlassablement, de folles soirées en week-ends agités, l’histoire d’une it girl ou d’un it boy réel(le) ou fantasmé(e), c’est selon, et de ses camarades, tous tagués – leur nom apparaît sur les photos – et fiers de l’être ! Le sous-groupe des ados en rajoute, se tirant entre copines des portraits « bouche de canard » à la Miley Cyrus que les parents (refusés comme amis) n’aimeraient pas du tout ! Le statut amoureux est mouvant, un vrai feuilleton, avec beaucoup de
« c’est compliqué ». Le mur peaufine le storytelling de cette existence palpitante : on y relate ses délires commentés hyperboliquement par la bande, les lendemains de fiestas. On y reçoit et on y lance les invitations (sans lui, c’est la mort sociale). Ou l’on s’en sert éventuellement comme tête de gondole, si on est un peu artiste, un peu mannequin, un peu graphiste : moi en concert à la fête de la Musique, moi et les bijoux grigris que je fabrique, moi défilant pour un copain à Nice…, moi, moi, moi ! Évidemment, quand on est aussi intéressant, on a des centaines d’amis. Et on montre qu’on sort dans le monde puisqu’on en
« request » sans arrêt de nouveau. On notera que certains d’entre eux sont de vrais people.
Niveau de « Web-appeal » (1) : fabuleux pour tous les acteurs de la sitcom ainsi jouée. Mais aussi pour les voyeurs, qui, vu le niveau de confidentialité faible de tout cela, deviennent complètement addict à cette « vie des autres ».

Les cyber-B. C. B. G.

Facebook pour eux, c’est un peu l’équivalent Web des soirées diapos familiales. Sur la photo du profil, madame est toute bronzée avec ses trois enfants; monsieur aussi, il fait du bateau à l’île de Ré ou du vélo au Pays basque. Les albums parlent de jolies vacances, côte Ouest ou à New York, de maisons pleines de cousins, et ont souvent des intitulés un peu gnangnan (« le bonheur en Croatie »). Côté statut, on est mariés bien sûr… On affiche un nombre et un genre d’amis qui semblent assez proches de la vraie vie : beaucoup parmi les membres de la famille, de vieilles copines de Sainte-Marie retrouvées par ce biais, et de nombreux copains étrangers parce qu’on a été expat’ à New York ou à Londres, comme il se doit. On se sert de l’outil mur comme d’un bristol pour souhaiter de bons anniversaires, un bel été, on remercie Anne-Sophie pour ce déjeuner hypersympa (oups, tant pis pour ceux qui n’étaient pas invités !), on regrette que l’année ait passé si vite sans se voir… Et comme on a quand même une vie intérieure, on y ose parfois une envolée lyrique sur la beauté du monde (avec une vue prise de sa chambre dans les Alpilles à l’aube) ou l’extase du cannelé encore tiède de Frédélian.
Niveau de « Web-appeal » : pas plus « hot » que les albums papier de jadis. Sympa mais assez rétro.

(1) Pour reprendre un terme de l’enquête Sociogeek, 2008.

 

Les Web-cocos

 

Attention, petits rigolos… Facebook est leur nouveau terrain de jeu. Quel exutoire fabuleux ! On y exhume un cliché de soi en patapouf de 3 ans, on grimace sur les photos, on se montre volontiers buvant de la bière en caleçon ou au ski avec quinze lascars dans un studio dévasté. Même dérision un peu beauf pour le reste du profil : on est en couple mais avec Britney Spears, un hamster, ou le pape ; on déclare une date de naissance fantaisiste – le 18 mai 1816 – mais, en vrai, on a visiblement entre 16 ans et 17 ans et demi. Du moins d’âge mental. On rejoint des groupes potaches, style « Les pouffes, je m’assieds dessus » ou « Je mange le Nutella à la petite cuillère, le pain, ça fait grossir », histoire de parfaire le portrait légèrement immature qui se dégage en filigrane ! Le fil d’actu relate des soirées de losers revendiqués et met l’accent sur diverses fonctions intestinales ou vomitives, consécutives à l’excès de Big Mac froid… Les amis renchérissent : trop drôle ! Ils sont d’ailleurs nombreux (300 à 400, qui l’eût cru ?), et ce sont surtout des garçons. Sans blague !
Niveau de « Web-appeal » : ambiance « Jackass » un peu débilo-trash, qui peut ne pas plaire à tout le monde. Et pourtant l’accès à tout cela est curieusement peu sélectif…

Les proprets du Net

Par ici la grande tribu des utilitaristes… Copains de promo, vrais amis, parents ou recruteurs potentiels, ceux-là savent louvoyer entre divers réseaux. Ils sont là pour cultiver leur visibilité tous azimuts. Et ça se sent sur leur mur. Lisse, sans aspérités, voire un brin platounet ! Ce sont les seuls qui renseignent bien leur
C. V. – Sciences po 1999 ou Essec 2000 –, leur date de naissance et leurs coordonnées dans la vraie vie. On parie qu’ils sont aussi sur LinkedIn, le site de recrutement qui explose. Aucune vague dans leurs goûts si politically corrects qu’on se demande si ce n’est pas du second degré : ils aiment le chocolat, la nature, le tennis, Forrest Gump et Coldplay… Et s’ils rejoignent un groupe ou signalent un lien, ce dernier sera toujours bien sous tous rapports, humanitaire ou écolo (« Sauvons les grands chimpanzés »). Les photos sont low profile : clichés en costard (ou presque) et albums vertueux (rando dans les Pyrénées ; team building à Agadir ; gratte-ciel de Shanghai au soleil couchant). Les amis ? Ils sont légion ! Non qu’on soit hypercharismatique, ça, non ! Mais, pragmatisme oblige, on a demandé systématiquement tous les amis d’amis. Et invité dans le jour qui suit toute nouvelle rencontre à potentiel. Ça peut servir…
Niveau de « Web-appeal » : peu excitant, voire tendance rasoir, sauf pour les jeunes entrepreneurs ou diplômés du même tonneau. Et leur fan-club.

 

Les fantômes numériques

 

Pas de photo (juste l’ombre inquiétante fournie par Facebook) et une ambiance un peu parano ! Le degré zéro de l’info ou presque (juste homme ou femme et encore…), et un mur dont la dernière actu remonte à six mois. Quant aux paramètres de protection, ce sont les plus élevés, bien sûr. Les amis ? Dix-sept à tout casser. Et aucun recruté récemment. Bref, le quart d’heure d’anonymat dans un univers qui propose plutôt le projet inverse. Paradoxal ? Certes, comme les profils qui se cachent derrière ce vide sidéral. Ainsi, on peut y retrouver ceux qui, cédant à la pression sociale ou à la curiosité, ont voulu faire comme tout le monde et ouvert un compte, mais n’en ont pas l’usage (eh oui, ça arrive encore !). On peut aussi y croiser sa mère de 70 ans, qui, après s’être fait refouler par ses petits-enfants comme amie, est retournée à son bridge. Ou alors, espèce en voie de prolifération, y démasquer des snobs, un brin hypocrites, qui se vantent en société de ne jamais aller sur Facebook, mais que l’on repère au nombre tout à fait honorable d’amis attestés en dépit d’un mur silencieux. Ils n’y font rien, certes, mais ils espionnent…
Niveau de « Web-appeal » : nul. Circulez, y a rien à voir !

 

Une fenêtre sur nos ego

 

Madame Figaro. – Définirez-vous le fameux mur pour les profanes ?
Nina Testut (1). - Il est un peu au croisement de la porte du frigo traditionnelle, constellée de photos, et du répondeur d’antan, bourré de messages d’amis ! À ceci près que tous deux, autrefois dans la sphère de l’intime, sont devenus publics et interactifs…

Comment chacun le construit-il ?
La personnalité est exposée comme réfléchie à la lumière d’une boule disco : selon l’angle, l’éclairage que l’on choisit, on met en lumière des facettes de soi différentes. Il y a ce que l’on choisit de montrer pour parvenir au plus proche du moi idéal, désirable. Et puis, il y a ce que l’on choisit de ne pas dire ou de ne dire qu’à moitié – la part de mystère ! Un peu comme on ne raconte pas tout à un premier rendez-vous amoureux… Bref, on expurge ce que l’on n’aime pas. Et on valorise ce qui nous plaît. Les critères ne sont bien sûr pas les mêmes selon qu’on a un objectif amical, familial, professionnel, de rencontres…

Cette démarche est-elle toujours consciente ?
Pas forcément. Elle l’est chez ceux que j’appellerais les
« narcissiques glamourisés », qui sont comme une petite agence de communication et d’événementiel d’eux-mêmes. Les utilisateurs plus simplement pragmatiques n’y réfléchissent pas plus que ça. Mais leur désinvolture ou leur amateurisme (photos peu valorisantes ou anodines, rubriques en friche, messages banals…) en disent long aussi. Sur leur âge par exemple : ce sont plus volontiers les quadras ou quinquas, moins intéressés par leur image. Plus décontractés aussi finalement.

Le niveau de confidentialité choisi (amis, amis d’amis, tout le monde…) est-il révélateur ?
Oui, il est très éclairant sur le personnage social qu’on souhaite faire exister. Du très pudique (ou méfiant) au totalement extraverti (ou inconscient !). Il est souvent révélateur du milieu d’origine : plus on est diplômé ou aisé, plus on verrouille. Cela dit, ceux qui n’assurent pas la privacy de leurs données le font souvent par inadvertance. Cette négligence tend à disparaître, y compris chez les ados. On a assez parlé des dangers de la chose pour que ces temps innocents soient un peu révolus !

Et le nombre d’amis, signifiant lui aussi ?
Il est évidemment révélateur de l’ambition mondaine de chacun. Et de sa perception de l’amitié selon Facebook. Veut-on beaucoup d’« amis » dont la plupart sont des quasi inconnus ? Ou est-on plus qualitatif, quitte à aligner des scores faibles ? Autant il était branché au début du phénomène d’avoir des contacts par centaines, autant aujourd’hui, il est devenu un peu ringard d’en avoir trop. Un nouveau chic se dégage : je ne garde que mes vrais proches et je « delete » tous les autres… Sauf pour les plus jeunes qui adorent encore faire du chiffre.

(1) Sociologue et auteure de Facebook. Et moi ! Et moi ! Et Moi ! (éd. Hoëbeke), fascinante exploration de centaines de profils Facebook. Achetez-le en un clic >>

 

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